Sans toi
le poème hésite
Il est très difficile de s'élancer devant soi
les jours où la pluie vous enlace
où le soleil vous offre ses lèvres innombrables
Sont-elles lianes ou poignards ?
Sans toi...
Où êtes-vous mes arbres et mes fontaines
où êtes-vous enfants de mon amour ?
Où retrouver la lumière attendrie
cette couleur — ce baiser des feuilles
de la terre et du ciel ?
Ne resterait-il qu'une grande étendue de terreau
de souches calcinées où les printemps passèrent
sans recevoir d'écho ?
Sans toi
est ce jugement impossible
cette peine injuste — cette folie souriante
empoisonnée et froide
J'ai rêvé l'atrocité d'une brûlure
Je me suis cassé la gorge — les yeux
les reins dans des marais de nuit profonde
de brouillards empestés et gluants
J'ai marché à genoux de sang
vers mon étoile retrouvée
*
* *
Le poids des larmes est lassé
Il n'établit plus la valeur des ruisseaux
où les myosotis pétillent
Je voudrais dormir au creux d'une ombre
parfumée de fruit
plonger dans le temps qui efface la trace des incendiaires
me retrouver neuf
tel un regard de jeune bête
Je rêve — mon amie — de tes mains
tendres coquillages de la mer où tout recommence
à chaque jour qui se lève
Suis-je trop vieux déjà
pour rompre ce barrage de sel ?
A force de courir — mon cœur serait-il
ce sarment de vigne desséché
parmi les pierres éclatées ?
*
* *
Comptable de chaque peine
de chaque homme qui tue
de chaque enfant assassiné
de chaque peuple étouffé
j'ai peur de ne plus pouvoir
de tomber plein d'indifférence
dans les joncs pointus des fossés
J'ai parfois la nausée de l'amour
tant je songe — amer
aux bourgeons rares de cet amour
Où est-elle ma chanson
large fumée dans le soir
pour témoigner que tout est possible ?
Comptable de chaque peine
je voudrais — mon amie
te trouver des guirlandes
tressées de mots — de fleurs très naïves
de reflets de poissons étranges
de clartés de lucioles
Je voudrais emporter le repos de tes yeux
dans chacun de mes voyages — de mes sommeils
Je voudrais sentir le poids de ta tête
dans la ruelle de mes bras
dans l'herbe des regains
Comptable de chaque peine...
*
* *
Vois-tu — le soir descend
ainsi qu'au temps des lampes allumées
Notre enfant s'endort dans son parfum
de campagne et d'automne
Il sourit du regard de la chèvre noire
et du sentier des escargots
Il est un buisson où se sont assoupis les oiseaux
J'ai rêvé d'un chemin creux
où nos âmes se reposent et se confient
C'est une tombée de jour très douce
où les amoureux timides n'osent parler
Viens
laisse ma main guider ta main
Nous marchons — le temps ne compte plus
Nous n'avons plus d'âge
Nous retrouverons le secret des fontaines