Pour
Christiane et Maurice Grosjean.
Les enfants d'Hiroshima
morts d'un coup
plus vite que tombe l'épée
plus drus que mitraille la grêle
plus atterrés que se fracasse l'arbre abattu
plus lamentables que fauche la faux ...
les enfants d'Hiroshima — les innocents d'Hiroshima
c'est le massacre d'après Noël recommencé
encore une fois — une fois de plus
Il n'y a pas de commune mesure
Les bienheureux assassinés d'Hiroshima
sont de la poudre — de la poussière d'ange
ils sont les corolles décolorées — la garde montante
la rosée d'honneur
Mais où est né — cette fois — l'enfant ?
A chaque miche rompue
à chaque gorgée bue — là
se lit peut-être la commune mesure
L'ombre qui a perdu son homme
les hommes — les femmes vivent comme ils peuvent
Ils portent le poids de leurs péchés — de leur
misère
comme ils peuvent — et rien de plus
Il n'y a pas de commune mesure :
l'amour n'a que le poids de l'amour
Comment s'y retrouver lorsqu'une seule brebis
peut valoir cent brebis ?
Je n'ai qu'à regarder — je n'ai rien à comprendre
Mais l'enraciner dans la terre — cet arbre de guérison
— voilà ma première part
Les enfants d'Hiroshima
les rescapés — les vivants
ceux qui ont survécu
ne fût-ce qu'une petite seconde — une infime partie
un atome du temps
et ceux qui meurent tous les jours
d'une mort que le Monstre lui-même n'avait pu imaginer
une vie qui n'est pas la mort — une mort qui n'est plus
la mort
Les enfants d'Hiroshima
sont revenus du plus profond du péché
du plus horrible de l'horreur
de la plus froide de toutes les brûlures
et ce n'était pas leur péché
mais celui des hommes
le mien — le nôtre — il faut le dire
Je ne revendique pas les cendres des lamentations
ni les pleurs
ni les moignons des désolations
les enfants d'Hiroshima n'en ont nul besoin
Il n'est pas de commune mesure
— ceci est ma seconde part
Que la tristesse — plus penchée qu'une tête au
désespoir
soit comme un chat immobile
toujours — partout
dans le confort monstrueux de nos habitudes
dans le sillage de nos pas répétés
jour après jour
Cela ne sera rien — je le redis :
il n'est pas de commune mesure
Les enfants d'Hiroshima
ne sont plus les enfants d'avant Hiroshima
Ouvrez vos seuils comme un cœur de roucouleuse tourterelle
démurez les sources
donnez à manger à ceux qui ont faim
buvez le fond des yeux
replantez les forêts grillées au napalm
chassez le loup des maquis de l'homme
Le monde n'est pas à détruire
il est à connaître — à construire
Ce sera ma dernière part
— notre part commune :
le chemin d'un incompréhensible Amour
Hiver 1955—1956