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Version 2, avril 2007

Ce poème a été écrit, selon la version manuscrite, le 6 décembre 1952. Cette date avait pour Lucien André un sens symbolique fort  : Judith et lui sont nés le même jour —6 décembre 1918— et trente ans après —le 6 décembre 1948— naissait leur fils Frédéric…
Primitivement, le texte s’intitulait Sept poèmes pour les veillées.

CETTE PETITE FILLE L'ESPÉRANCE

Mon pauvre jardin
mon vrai jardin d'hiver
défrangé —délavé de nuit— de brouillard

ici les arbres ont froid
ils se mutilent les branches
malgré les merles qui n'ont plus le cœur à rire
malgré les mendiantes mésanges

ils ont —ni plus ni moins— le cœur
à l' ouvrage —un ouvrage honnête et droit
de merle et de mésange

Ici les gens disent : «Il fait froid»
ils se vêtent de fourrures —s'aveuglent
ne jouent même plus aux clins d'œil complices
ils n'inventent pas l'amour —ils le font
moins bien qu'étamines et pistils
ils se construisent des maisons
des mondes —des raisons
ils ont perdu l'incandescente passion du mot malheur

le tout
est de ne pas manger à sa faim
de refuser —d'oublier
la profondeur inquiétante de l'eau
et qu'elle rejoint le ciel
par la ténacité des branches

 

l'Espérance
comme une petite bête bienheureuse
comme un enfant que sa mère
et Dieu me confient
celle-Ià je ne puis la perdre
elle ronronne —elle chantonne
me regarde de ses yeux
et rien ne peut les distraire
de leur urgent destin d'yeux
ni les rayer —les ronger— les dissoudre

elle pousse la porte de mes sommeils
se voile un peu la face le matin
lorsque je lacère de gros mots
l'absurdité d'un monde à ne pas tenir debout
partage le pain que j'oublie
dérange tes jouets —mon petit —gentiment

elle clôt les yeux de ta maman —le soir
et la force pour la nuit —à se démettre
de l'interminable lessive des soucis

et tout-à-coup prolonge le soleil
et bien autre chose —mon tout petit
les minutes —les miettes de la vie d'un homme

 

l'Espérance a toujours raison
le poème a toujours raison
mon petit

et cet amour —cent fois repris
ce diligent amour ravaudeur
des jours percés jusque la trame
cet entêté qui ne ferme jamais les yeux
ce chat silencieux —précis —exact
ce sage de longue date
qui joue avec la neige et le vent

ce fol amour
cent fois relancé dans sa joie pourpre
qui sent 1e bois du foyer
se pare des couleurs du foyer

ce bel amour —cette reinette folle
que les soigneuses mains de grande amie
cent fois relancent aux étoiles de ton rire
mon petit

ce droit amour
a toujours raison

 

il y a longtemps —mon petit
du temps des robes blanches et lustrales
du temps des gardiennes d'un seul feu

du temps des salamandres et des gros champignons
du temps où l'ail donnait encore
son étrange ivresse d'ail
où l'aubergine se nommait —se mangeait fruit

du temps où le rossignol mourait d'amour
pour ressusciter d'amour

du temps où le vin gouttait
l'ombre et la pierre
et le geste de la main qui l' offrait

du temps des claires fontaines
du temps de Jean-Renaud revenu de guerre
et où les gens haïssaient la guerre

du temps des filles de la Rochelle
où les pauvres —les humbles
se payaient le luxe de la fraternité

du temps où Port-Vendres était Port-Vendres
et la France entière

en ce temps-là mon petit —ta maman
redisait : «l'Espérance —voilà ce qui m'étonne»

elle et ses sœurs avaient bel à rire
l'Espérance —voilà ce qui sans détours
les étonne toujours

 

la solitude n'est pas un problème
c'est un bijou pour ceux-là
qui ne savent pas compter jusque trois

je fus parfois de ceux-là
combien il est facile alors
de mourir un peu —très peu

vous mangez un peu de brouillard
vous buvez un doigt de nuit froide
vous inventez vos peines
les diluez —les délaissez même dans la boue

vous mentez
Jésus —peut-être— fut seul —le seul
mais alors —quel cri dans l'épouvantable nuit

la solitude ne se pose pas
aux prémices du printemps —il faut s'ouvrir
la jonquille n'oublie pas de s'ouvrir
ni la femme qui aime et enfante

vous avez peur d'avoir mal

un geste est moins malheureux
lorsqu'un autre geste le reçoit —bienheureux

tu le sais —mon amie
lorsque je m'en viens vers toi
lorsque tu t'en viens vers moi

la solitude
n'est pas une attitude

 

comme tout était merveilleux alors
la santé regagnant sur la mort rôdeuse

je te rends grâces —ma Mère
pour les visages accourus
les mots confiés ainsi que des baumes de tendresse
les secrètes prières tressées en menthe fraîche

et grâces encore pour ce miracle
les mains précises de ces bons ouvriers chirurgiens
pour la narcose facile —les femmes bordeuses

l'or de la bière légère
le parfum violent des tomates retrouvées

je te rends grâces —ma Mère
en la cathédrale de Beauce —ma patronne
ma bénéfique

pour ce jour d'automne
où le soleil arrêtait les feuilles
où la lumière s'étalait —victorieuse
et comme bonne à manger

et grâces encore pour la maison rangée
mes objets familiers recouvrés
les fleurs disposées —ces si petits soleils

grâces surtout pour la joie que j'ai lue
au visage courageux de ma tendre élue

pour les promenades —main dans la main
avec ce fils —mon fils— notre enfant-fontaine
nos découvertes —nos presqu'escapades

et grâces enfin pour le bruit de la mer
les coquillages et leur chanson de vent

 

le tout
est de manger —de vouloir manger à sa faim
de tailler sa part de famine —de gourmandise

de ne jamais refuser
de ne jamais oublier
surtout les balances faussées
les poings sur les nuques posés

la profondeur de l'eau n'est pas inquiétante
à qui sait regarder le ciel
tissé de la ténacité des branches

LE PAIN PARTAGÉ,
D.R. Les Editions du C.E.L.F., Harlem-Malines-Paris, 1953,
coll. "Les Cahiers de la Tour de Babel"

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6/12/2007
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2/02/08