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Version 2, avril 2007

A LA CROIX SAINT JEROME

Une goutte d'eau
tombe
de l'autre côté de la nuit

à l'autre côté de la nuit
où es—tu mon amour
endormie

une goutte d'eau
presque rien
tombe
à l'oreille de ton sommeil

une merveille – ce presque rien
goutte et tombe
à l'autre côte de ton sommeil

une goutte merveilleuse de pluie oubliée
désaltère le jardin
le délie — le libère
du côté de tes rêves endormis

belle — que tu es belle
et le géranium et la rose des moissons
l'œillet des sages bordures

plus profond le pied de l'alouette
et le liseron frileux — l'endormi
l'iris et le lys fidèles

par ce miracle d'une goutte d'eau
qui tombe — tombe
et fait chanter les honnêtes herbes potagères

les romaines — les courges.
les tomates allumées

et fait rêver la menthe précieuse
et le thym — la lavande serviables

l'heure des villages et des jardins
l'heure des jardins sauvages
où la prune redevient prunelle
mirabelle

où je salue — tu t'en souviens
un bouquet de blondes — mystérieuses
graminées — sous le chêne
de nos espérances retrouvées

l'heure d'une goutte d'eau
recueillie — sauvée
de la pluie
qui tombe — tombe

il ne pleut plus
les oiseaux gardiens de la nuit
ont gagné

il ne pleuvra plus jamais
au ciel de mon endormie

belle – que tu es belle
sous la lumière de la nuit
par ce cristal sonnant
de l'autre côté d'où le veille

ma belle dévêtue
ma parfaite abandonnée
comme la plage d'avant les rochers
étendue aux promesses des bouleaux

tu ne sais pas que je te regarde
tu ne sais – étendue bénie de levain
tu ne sais pas les voyages
les repos – les saisons – les soleils

tu ne sais pas tout ce qui peut naître
tu ne sais pas tout ce que je fais naître
au gré de tes bras – tes cheveux
tes reins et ton ventre si doux
tes jambes plus fines que fine poterie

ma belle endormie
tu ne sais pas que tu es si belle
par la grâce d'une goutte de pluie
oubliée
de l'autre côté de la nuit

je frappe à la porte de l'aurore
de l'autre côté de la nuit
de ton côté à toi

ma parfaite abandonnée
je frappe à la porte de l'aurore
et je sais que lu ne répondras pas

que ton sommeil est à toi seule
et le soleil – couleur bleu d'oriflamme
qui s'y promène
et ses blanches juments galopant
et ses landes en diamant
et ses grilles ouvertes en argent
vers un bleu soleil levant

je frappe
ainsi que la goutte d'eau de la nuit
rien ne répondra – ce rêve—là
est ton rêve – ton ciel – ta fleuraison
ton coffret secret – et je ne puis l'ouvrir
je le sais

Si j'étais auprès de toi
de l'autre côté de la nuit
au seuil de ton aurore

auprès de toi – je pourrais
partir par les chemins que tu sais

déranger l'humble couleuvre
elle ne répondrait pas

faire sonner le creux du sentier
clouer la chouette en son vol
interrompre la taupe

faire tinter les bruyères
forcer les rochers
écarteler la pomme des pins
réveiller les feuilles du tremble
ils ne répondraient rien

que ce rêve est ton rêve
ton secret – ton travail
à toi – dont les paumes s'ouvrent
à ton éveil – doivent s'ouvrir
pour la corolle de noire amour

que ce rêve est ton rêve
ton travail d'épousée
de forcer ainsi l'autre côté de l'aurore
comme une terre sous la nuit
pour les brillants de la rosée

que ce rêve est ton rêve
que ma veille est ma veille
de te regarder – de te chercher
rechercher plus belle
de garder ce qui n'est ni à moi
ni à toi – ton merveilleux secret

cette goutte d'eau
plus précieuse qu'une menthe consolée

je ne demande rien
je ne dis pas étranger – étrangère
je sais que cela est bien
j'accepte – joyeux – heureux

je voudrais chanter
les oiseaux ne chantent pas
ils gazouillent – ils pépient – roucoulent
les oiseaux ne chantent pas
parce qu'ils ne savent pas

je voudrais t'embrasser sur le front
sur les yeux – je voudrais respirer
une clochette de muguet

je voudrais m'allonger auprès de toi
le matin – dans les dunes – et ne rien dire
et poser ma main à l'endroit de ton cœur

le voudrais marcher auprès de toi
dans les rues d'un vieux village
marcher paume contre paume
lentement

je voudrais m'agenouiller devant toi
humblement – parce que tu as le plus souffert
et poser ma tête – là où l'on se confie
toujours

je voudrais bondir devant toi
te faire surgir devant mon rire
te prendre aux épaules et devant le soir
qui fleurit ses nuages des brandons de la Saint Jean
danser longtemps la danse
de l'époux et de l'épouse – debout
sur la terre retrouvée

Je voudrais..,
Je n'al rien à vouloir
tout cela est bien

ton rêve – ton sommeil
ton travail à toi

cette goutte d'eau
ce presque rien
cette merveille
qui tombe – tombe
de l'autre côté de la nuit

je veille

LE PAIN PARTAGÉ,
NL-Haarlem B-Malines F-Paris, Editions du C.E.L.O., 1953,
D.R.

    
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