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Version 2, avril 2007

LE PAIN PARTAGÉ

Derrière chez nous
il y a des violettes
des violettes et un églantier

un églantier que je ne connais guère
il fleurit — il chante — je ne le connais guère
mes yeux et mon cœur se sont mis à pleurer

écoutez-moi bien si je pleure
si je pleure — rossignol — je chante
et pour la première fois — je chante de bonheur

perdus — toi et moi
meurtris — broyés — oubliés
noyés — disparus — déchirés
frileux — malheureux — tristes
aveugles — chavirés — dérivés
incrédules — atterrés — biffés
assommés — prisonniers

prisonniers tant et plus
que toujours renaîtra la ronde du muguet

un enfant portait des grappes de sourires en ses bras
il ne le savait pas

un enfant sentait bon l'odeur des pommes
un enfant sentait bon les longs plis de la mer
il ne le savait pas

un enfant apportait l'abandon du pain
un enfant apportait l'agneau de ses bras
un enfant apportait la laine de ses sommeils

il ne sait pas — le sel
le printemps que rien ne peut distraire
la vendange qui rit près les merles maraudeurs

il fut un temps de grandes collines
un temps où nul brasier ne répondait

où les cendres même perdaient
leur âcreur de cendre

un temps de portes closes
de saisons hors d'haleine
de puits sans écho multiple

puisque tu es mon frère — à l'horrible ardoise
de la nuit — d'avance j'avais tout effacé

je n'ai pas chanté la solitude
je n'ai pas chanté le sombre sans profondeur

j'ai chanté le plaisir des outils
les mains rencontrées
j'ai chanté la plus belle des fleurs

en dépit des brimades
en dépit des prisons
en dépit des polices
en dépit des mouchards
en dépit des tueries mécaniques

en dépit de ces yeux-là
des yeux d'enfant regardant la guerre

en dépit de tout

j'ai longé les îles magnifiques de ton amour
les fleuves descendaient
tressés de lianes et de nuit

une nuit si douce sous la langue

longtemps j'ai navigué par les lagunes
cueillant les lucioles de la mer

le ciel en nouait des croix inconnues

tu chantais — heureuse
plus profonde que source
et tout à la fois l'invisible bleu de l'air

heureuse toi — et moi — étonné — ravi
pour ce premier chant — à la jetée de ma vie d'homme

ce premier chant dont moi seul
lance la haute lisière

heureuse tu le fus
heureuse tu renais — tu souris

tu souris — ô ton beau sourire
si je pleure — je chante

heureuse — rieuse
ravie — joyeuse
présente — fantasque — blonde
mauve — têtue — espiègle — étonnée
songeuse — allongée — rêveuse — dormeuse
déroutante — colère — fervente
révoltée — certaine — émerveillée
bien-aimée — respectée
souple — courageuse

besogneuse — faible — forte
crépusculaire — nocturne — ailée
printanière — silencieuse
paisible — reposante
reposée
bien-aimée

le sable compte autant d'étoiles
que le ciel

et je regarde le ciel et le sable
par les yeux de mon bel églantier

un coucou dérègle les horloges
une maison craque doucement
comme un bon navire

je la vois par les yeux de mon bel églantier
elle navigue — elle sommeille — et songe doux

chaque matin
elle réglera les manteaux de ses métamorphoses
volières libérées — savanes — vergers — caravanes

une maison navigue
je regarde le ciel

je chante un anniversaire
un homme et une femme qui n'ont pas désespéré

je chante l'enfant que tu m'as donné

je chante le pain du courage
qu'ensemble nous avons partagé

LE PAIN PARTAGÉ,
NL-Haarlem B-Malines F-Paris, Editions du C.E.L.O., 1953,
D.R.

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