en_tete
Version 2, avril 2007
Paroles murmurées à un tout jeune enfant, nourries des souvenirs que son père et sa mère partagent avec le poète.
Comme dans une composition musicale, des thèmes apparaissent, s’entrecroisent, se superposent. . . (M.G.)

VISAGES OUVERTS 1

 

à Marie-France Deprez

J’écris ce poème le huitième du mois de Mai
de l’an dix neuf cent cinquante et un
pour une enfant qui vient de naître,
il y a un an à peine.

Ecrire, sachant très bien comment
vous le comprendrez
écrire, parce que je sais le fond
des yeux de mes frères

parce que les grévistes d’Espagne continuent
la fierté des Octobres
l’orgueil des hommes et le droit des cités
en leur coin de planète
vous entendez : le huitième jour du mois de Mai.

Marie-France
Sainte Marie
France des Roses

en ce pays de charbon
où le soleil est pauvre ainsi que ses ouvriers
Marie-France enfant l’on chante
à fond de gorge —à lourde voix
de beau métal —de lumineux charbon

Marie-France
en ce lointain jardin de tes roses
que le précieux coquillage de tes oreilles
que le vent sans remous de tes yeux
s’émerveillent —et regarde
écoute au fond de ta blanche
éternelle innocence
enfant de ceux qui me sont compagnons

je connais —comme de l’avoir porté dans ma chair
le double carillon de tes noms —campanules :
Sainte Marie mère des hommes
souche des seigneurs —racine des poètes
humble maman des travailleurs
que tous ensemble nous sommes

Sainte Marie —notre multiple maternelle
pain de notre espérance —rompu chaque jour
compassion des mains jointes
ne pouvant plus que se tordre
image effacée des larmes
la plus passionnée —la plus blanche
la plus présente —arme de notre amour

Sainte Marie de France
du pays des roses et des blancs lilas
des tombes étrangères et parisiennes
qui fleurissent du muguet en Mai
et jamais ne sont oubliées

France de barricades aussi claires que matin
et si je dis barricade et matin
ce n’est pas d’un seul matin que je parle
d’un seul lendemain de terrestre nourriture
mais la beauté —enfin— de ton fils —de tes fils

les rivières chantent en ton pays de Meuse
ici comme partout la chanson des ajoncs
celle des joncs —des oiseaux-pêcheurs

les rivières chantent le travail bien-fait
à la mesure des heures soeurs
à la mesure des hommes vivants
dans les pierres —dans le fer— dans l’air

des hommes et des femmes de toute beauté
et qui chantent à lourde voix
de charbon —de métal et de terre
notre terre emmêlée de sang —de cailloux
même aux cieux —ainsi sera

° ° °

Marie-France aux coquillages étonnés
aux yeux de vent sans remous
la pluie tombe en tes jardins
et personne ne pleure le Mai
aux feuilles pleureuses —aux fleurs frileuses
si ce n’est en la chaleur des paumes jointes
dans la caresse déjà de l’oiseau futur

Marie-France Marie-France
je chante de ma gorge où nichent
deux tourterelles anciennes —vivantes
une chanson dont je ne connais que la rose
Espagne

Espagne —Marie-France
car ceux-là qui t’ont vue à l’éveil
ainsi que le ciel de la crèche
sont tout criblés d’étoiles
lorsque monte de la nuit le son
des colères et des guitares d’Espagne

et chaque étoile est une blessure
qui coule de sang et d’amour
depuis tes rives mosanes aux herbes roses
depuis mes quartiers où la nostalgie
de ce que je nomme : forment de lendemain
s’échoue aux prairies rases des terrils

une étoile de sang qui coule
jusqu’en Castille —l’Estramadure
Barcelone ou Murcie ou Madrid —je ne sais
je ne sais que fredonner le bourdon
de ces noms de velours qui pour ta naissance
et celle de mon fils ont brûlé en juillet

Marie-France
même si ces mots qui me font douleur
ne sont pour toi que paroles de feuillage
reçois ma chanson —en tes mains étonnées
— même de l’air —étonné de tes douces caresses

Inédit,
1950..

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