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Version 2, avril 2007

CE QUE DIT
L'ENFANT DU VIGNERON

Je suis l'enfant d'un vigneron de ce pays de plaines, de vallons et de vents.  «La vigne, me disait mon père, est aussi vieille que le monde.  Dieu, entre ses mains, tenait la vigne.  Il l'a donnée aux anciens, ses amis, pour la soif dans le désert et la réjouissance des villages rassemblés.»

La vigne est aussi vieille que ce monde.  Maintenant qu'elle est entre les mains de mes frères, les hommes, il en pousse un peu partout : dans ces pays où il n'y a que pierres et soleil, là où se réfugient les oiseaux et les hommes lorsqu'ils ont quelque beau rêve à faire mûrir.  Il en pousse le long de ces fleuves tellement larges que l'on dirait qu'ils sont des bras qui veulent embrasser les rochers et les forêts qui en descendent, —et face à la mer Qui compte ses étoiles.  Il en pousse dans ce pays de taciturnes vignerons, dans ce pays de vallons, de plaines et de vents, —et partout où des hommes penchés au travail bêchent, binent, sarclent, émondent et ligaturent leur amie la vigne.  

Le raisin est le fruit de la vigne.  Je sais qu'il en existe de toutes les couleurs : des blancs semblables aux petites filles et aux fleurs des champs, des roses comme les tuiles au coucher du soleil, des bleus aussi profonds que les yeux des bêtes, des noirs comme l'hiver et les jours de tristesse, des violets ainsi les rubans de ma grand· mère, des jaunes de même que la lumière même de l'été.  

Il en vient de tout petits, pas plus gros que des grains de sureau ou de sorbier.  Ils sont pour les pays où l'on ignore le rire des groseilles, et ces raisins, tout comme les groseilles, peuvent rire aussi.  Mais chez nous, où nous avons accordé les fruits du Nord avec ceux du Sud (le pêcher avec le pommier, l'abricotier avec le poirier et  parfois aussi le figuier avec le néflier) —chez nous dans leurs maisons de verre, les raisins sont plus gros que des cerises

*

Il n'est pas vrai que la fleur de la vigne ne soit pas belle.  Pour bien la voir, il faut la regarder longtemps.  Elle apparaît alors toute petite, comme un point de dentelle.  Maman est aussi belle que la fleur de la vigne, et je la regarde parfois aussi très longtemps, maman.  

Je ne sais comment sont les yeux de maman.  Je dis qu'ils sont bleus parce que j'aime le bleu.  II fait penser au ciel, à de l'eau qui songe.  Je dis que les yeux de maman sont des étoiles de pervenche.  

Droite auprès de la table, son tablier porte l'odeur du lait et du pain.  Sous la lampe, elle répare les vêtements du travail et de l'école, —son front, ses cheveux sont la rivière dans la nuit.  Courbée sur le baquet de la lessive, elle chante.  Ses airs pétillent comme des bulles de savonnée, —ils courent après les arc-en-ciel, les nuages.  Maman nous conduit dans le sommeil : un sommeil profond, un sommeil tranquille.  Chaque soir, maman est un buisson de fougères et d'herbes hautes.  

Je suis l'enfant d'un vigneron de ce pays de plaines, de vallons et de vents.  

La guerre... la guerre est un mot qui fait mal à dire.  L'on dirait une pierre brûlante dans la bouche, une poignée de sable mauvais croquant entre les dents.

Mon père, le vigneron de ce pays, n'est pas revenu de la guerre.  Des hommes habillés de gris, des hommes que je n'ai jamais vu rire,.  des hommes qui n'aimaient pas la vigne ont emmené mon père.  J'étais très petit, mais je m'en souviens encore.  

La guerre est un mot qui fait mal à dire.

*

Dans mon héritage, j'ai ces vignes qui descendent depuis le pignon de la maison jusqu'aux saules que vous voyez là-bas et qui, le printemps venu, sont couverts de bourgeons comme de gros·ses abeilles jaunes.  

Chaque jour de sa vie durant, mon père allait .parmi des amies les vignes, doucement leur parler, doucement les caresser, chaque jour.  

Un arbre, une plante, une vigne, il faut leur parler.  Ils sont comme des animaux, des hommes.  Tout cela n'est pas ennemi, —il faut se dire que l'on est amis.  

Ce qui comptait chez mon père, c'était, avant tout, son visage : un visage comme du bois qui travaille, —un beau bois poli de soleil, un bois solide, un rien effacé par pluie (car l'automne le voyait préparer le long sommeil de ses vignes) —et surtout un bois dur, honnête, creusé par la sueur.  

Ses grandes mains, sans ses outils, n'étaient plus ses mains.  Souvent, je me suis demandé qui Dieu avait créé d'abord.  

Pour prendre une bêche, par exemple, et lui faire faire exactement ce qu'elle doit, sans la fatiguer, sans blesser les racines, faut·il beaucoup penser à tout ce que cela veut dire : la terre, la bêche, la vigne, —ou bien penser que l'on est vigneron et que le pain, chaque jour, doit se trouver sur la table ?  Pourquoi je prononce ces paroles ?  Vous-mêmes le dites parfois : «Les enfants d'aujourd'hui sont plus éveillés que ceux de jadis.»

*

Était-il bon, mon père, était-il brusque ?  C'était un vigneron qui parlait chaque jour a ses vignes.  Et, chaque jour, à la maison (avant de s'en aller au marché, tôt le matin, vendre ses fruits) sur cette table-là, toute boiteuse maintenant, il déposait la plus belle de ses grappes pour le plaisir de nos lèvres et de nos doigts et de nos yeux aussi.  

Maintenant que je deviens grand, j'aide maman et mon oncle au travail du commun héritage et la table ne sera plus longtemps boiteuse.  

*

De saison en saison, les jours passent.  Le jeu de billes suit celui des toupies et le jeu des glissades celui des cerfs-volants.  

Mes frères les hommes sont comme 1es troupeaux inquiets à la tombée du jour, lorsque derrière le bosquet du village monte un gros orage.  Je les vois bien, leurs yeux se voilent de pluie.  Il est des instants où ils parlent à voix basse.  C'est toujours le même mot qui fait mal à la bouche : la guerre.  

*

Maintenant, mon père, entre mes mains a déposé. la vigne.  Je sais ce que je dois faire : il me faut travailler, parler à la vigne, parler à mes frères les hommes, acquérir un visage de bois vivant, garder en mon cœur toutes les étoiles, tous les parfums de maman.  

La vigne fut créée pour la soif des hommes.  Je la ferai pousser honnêtement, grande et belle.  

Un jour, tous les villages seront rassemblés dans la joie.  Les jeux de mes camarades enfants y renaîtront, les saisons y viendront, se tenant par la main, —un jour de joie ainsi que jadis au désert dans la peine.  

Un jour que mes frères, les hommes, déjà, dénomment : la Paix.  

Forest, le 25 janvier 1950.  
Lucien ANDRÉ.

© Lettres françaises de Belgique, 17 mars 1950

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