L'ESPRIT DU POÈTE ET DU PEUPLEBien qu'en nos conversations, en nos projets reviennent sans cesse comme un aiguillon de colère les noms de Cristino Garcia et de ses camarades, un autre nom plus doux, également cher et lui aussi profondément, est présent en nous. Nous sommes poètes et nommons : Federico Garcia Lorca. Federico Garcia Lorca avec tous les souvenirs que ces syllabes comportent: le peuple d'Espagne, sa guerre civile, notre guerre, sa poésie, la poésie du et pour le peuple. Non pas souvenirs éteints, regrets, mais raisons d'espérer, certitude de parvenir enfin à ce que le poète en un langage clair et riche soit le porte-parole de l'humanité. Certains esprits —éternels nombrils du monde et d'eux-mêmes— viendront nous dire : «A quoi rime ce rapprochement de la poésie de F. G. Lorca et du peuple ? S'il fut un poète dont la technique est déroutante, inattendue baroque, dont la syntaxe quitte résolument la logique —logique courante, affirment-ils— ce fut bien F. G. Lorca». Ces gens —réduits à la conception du nombril— perdent de vue ou ne savent pas combien ce Peuple use des images chères au Poète, et entre tous les peuples, combien celui d'Espagne emploie en son langage de tous les jours la logique des images, logique poétique par excellence. A ce sujet, renvoyons-les à l'étude qu'a faite P. Emmanuel dans le numéro 39 des Étoiles. Je voudrais cependant apporter une certaine contribution à celle-ci qui, dans ce cas, prend figure de mise au point. Si nos nombrils nationaux et même internationaux ne prononçaient pas ce mot de «Peuple» avec autant de légèreté, peut-être connaîtraient-ils certaines expressions pleines de saveur —de moins en moins employées, hélas— et qui indiquent que chez nous le peuple wallon aimait aussi d'employer la logique poétique. À titre d'exemple, nous citerons ces images. qu'en son patois du Centre Hennuyer, répétait assez souvent notre camarade Odette Meunier —courrier à l'État-Major National de l'Armée Belge des Partisans, et morte en Suède après un long et pénible séjour dans les bagnes hitlériens— : d'une femme douée d'un certain tempérament = «elle a deux yeux couleur tout-de-suite», d'une personne à la démarche un peu balancée = «il fait marcher son derrière comme un panier de prunes», d'un personne qui tremble = «il tremble comme une feuille de luzerne sur laquelle s'est posée une abeille» … et d'autres encore. On pourrait objecter un certain primitivisme. Mais pourrait-on objecter, partant de ces matériaux poétiques, qu'il n'y a aucun moyen de tendre vers une poésie populaire, non pas dans le sens populiste, mais national ? Je ne crois pas. Démontrer ce fait n'est pas dans le cadre et l'esprit de ce journal. Nos cahiers le feront sans doute un jour. Ces transparents nombrils pourraient encore nous demander : «Nous ne comprenons pas que vous, poètes engagés, vous revendiquiez comme «ancêtre» ce F. G. Lorca qui a, au moins pour lui, de n'avoir pas écrit d' «aragonades». «Aragonades» est dit, naturellement, sur un ton péjoratif. Faudra-t-il essayer d'effacer ce ton ? Le sourire de notre ami Aragon répond «Non». Aussi nous poursuivons, Oui, F. G. Lorca n'a pas écrit de poèmes engagés au sens actuel de ce mot, mais il s'est cependant engagé —dans la voie que nous poursuivons— à parler pour son peuple, mandaté par les représentants de son peuple. L'expérience de sa "Baraca" le prouve. Et ce fut le premier en ces temps (comme Cervantès avec don Quichotte pour la Renaissance) qui dans le Romancero Gitan fit entrer dans la poésie des types tels les gardes civils avec leur mousqueton et leur casque de cuir. Certes, il les traitait familièrement mais dès lors les tankistes, les dinamiteros et autres types de héros populaires qui seraient et sont aujourd'hui les mineurs, les métallos, les savants, les paysans, pouvaient monter sur la scène du lyrisme et de l'épique. Mais il y a plus important encore : les fascistes l'ont assassiné. Pour nous qui connaissons les liaisons étroites existant entre l'art et le plus ou moins de démocratie, ce fait brutal est une indication certaine. Elle se traduit par ces relations, à savoir : De même qu'à l'héroïsme des premiers guérilleros a répondu la discipline des Brigades Internationales, au lyrisme de F. G. Lorca —autour duquel s'était cristallisé celui de son peuple— a répondu le lyrisme solidaire de la majeure partie des poètes du monde. Et qu'on le veuille ou non, de même qu'à la technique militaire apparemment parfaite des fascistes a répondu et répond toujours victorieusement le courage et l'organisation de plus en plus efficiente de ce peuple, à la technique ciselée et décadente des purs nombrils poétiques ont répondu —(à partir non pas du drame espagnol mais de l'espoir qu'il fait lever)— la clairvoyance et la conscience professionnelle de plus en plus grandes des poètes démocrates. Aussi, c'est pour cela que nous nous sentons forts, avec fierté mais sans forfanterie, avec camaraderie et amour pour nos semblables. C'est pour cela qu'avec nos semblables nous avons proclamé et proclamerons encore (gendarmes ou pas gendarmes) jusqu'à complète satisfaction : «Rupture Diplomatique avec Franco l'assassin» ! C'est pour cela que nous sommes calmement décidés de passer aux actes et d'abord d'aider à la diffusion de la culture de nos camarades espagnols. Car nous savons que l'Espagne nous servira encore d'exemple et qu'elle nous aidera, de par son passé de constance à la Démocratie, à trouver avec nos semblables une poésie digne de nos semblables.ANDRÉ Lucien, © LE PORTULAN, Germinal An 155 (soit mars 1946) |
| Insertion : 01/03/2008 |
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Mise à jour : 5/03/08 |