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Version 2, avril 2007

L'ESPRIT DU POÈTE ET DU PEUPLE

Bien qu'en nos conversations, en nos projets reviennent sans cesse comme un  aiguillon de colère les noms de Cristino Garcia et de ses camarades, un  autre nom plus doux, également cher et lui aussi profondément,  est présent en nous.  Nous sommes poètes et nommons : Federico  Garcia Lorca. 

Federico Garcia Lorca avec tous les souvenirs que ces syllabes comportent:  le peuple d'Espagne, sa guerre civile, notre guerre, sa poésie, la poésie  du et pour le peuple.  Non pas souvenirs éteints, regrets, mais raisons  d'espérer, certitude de parvenir enfin à ce que le poète  en un langage clair et riche soit le porte-parole de l'humanité.  Certains  esprits —éternels nombrils du monde et d'eux-mêmes— viendront  nous dire : «A quoi rime ce rapprochement de la poésie de F. G.  Lorca et du peuple ?  S'il fut un poète dont la technique est déroutante,  inattendue baroque, dont la syntaxe quitte résolument la logique —logique  courante, affirment-ils— ce fut bien F. G. Lorca».  Ces gens —réduits à la  conception du nombril— perdent de vue ou ne savent pas combien ce Peuple use des images chères au Poète, et entre tous les peuples, combien  celui d'Espagne emploie en son langage de tous les jours la logique des images,  logique poétique par excellence.  A ce sujet, renvoyons-les à l'étude  qu'a faite P. Emmanuel dans le numéro 39 des Étoiles.  Je  voudrais cependant apporter une certaine contribution à celle-ci qui,  dans ce cas, prend figure de mise au point.  Si nos nombrils nationaux et  même internationaux ne prononçaient pas ce mot de «Peuple» avec  autant de légèreté, peut-être connaîtraient-ils  certaines expressions pleines de saveur —de moins en moins employées,  hélas— et qui indiquent que chez nous le peuple wallon aimait aussi  d'employer la logique poétique.  À titre d'exemple, nous citerons  ces images.  qu'en son patois du Centre Hennuyer, répétait  assez souvent notre camarade Odette Meunier —courrier à l'État-Major National de l'Armée Belge des Partisans, et morte en Suède après  un long et pénible séjour dans les bagnes hitlériens— :  d'une femme douée d'un certain tempérament = «elle a deux  yeux couleur tout-de-suite», d'une personne à la démarche  un peu balancée = «il fait marcher son derrière comme un panier de prunes», d'un personne qui tremble = «il tremble comme  une feuille de luzerne sur laquelle s'est posée une abeille» … et  d'autres encore.

On pourrait objecter un certain primitivisme.  Mais pourrait-on objecter,  partant de ces matériaux poétiques, qu'il n'y a aucun moyen de  tendre vers une poésie populaire, non pas dans le sens populiste, mais  national ?  Je ne crois pas.  Démontrer ce fait n'est pas dans  le cadre et l'esprit de ce journal.  Nos cahiers le feront sans doute un  jour.

Ces transparents nombrils pourraient encore nous demander : «Nous ne  comprenons pas que vous, poètes engagés, vous revendiquiez comme «ancêtre» ce  F. G. Lorca qui a, au moins pour lui, de n'avoir pas écrit d' «aragonades».  «Aragonades» est  dit, naturellement, sur un ton péjoratif.  Faudra-t-il essayer d'effacer  ce ton ?  Le sourire de notre ami Aragon répond «Non».  Aussi  nous poursuivons,  Oui, F. G. Lorca n'a pas écrit de poèmes  engagés au sens actuel de ce mot, mais il s'est cependant engagé —dans  la voie que nous poursuivons— à parler pour son peuple, mandaté par  les représentants de son peuple.  L'expérience de sa "Baraca" le  prouve.  Et ce fut le premier en ces temps (comme Cervantès avec  don Quichotte pour la Renaissance) qui dans le Romancero Gitan fit entrer  dans la poésie des types tels les gardes civils avec leur mousqueton et  leur casque de cuir.  Certes, il les traitait familièrement mais  dès lors les tankistes, les dinamiteros et autres types de héros  populaires qui seraient et sont aujourd'hui les mineurs, les métallos,  les savants, les paysans, pouvaient monter sur la scène du lyrisme et  de l'épique.

Mais il y a plus important encore : les fascistes l'ont assassiné.  Pour  nous qui connaissons les liaisons étroites existant entre l'art et le  plus ou moins de démocratie, ce fait brutal est une indication certaine.  Elle  se traduit par ces relations, à savoir : De même qu'à l'héroïsme  des premiers guérilleros a répondu la discipline des Brigades Internationales,  au lyrisme de F. G. Lorca —autour duquel s'était cristallisé celui  de son peuple— a répondu le lyrisme solidaire de la majeure partie  des poètes du monde.

Et qu'on le veuille ou non, de même qu'à la technique militaire  apparemment parfaite des fascistes a répondu et répond toujours  victorieusement le courage et l'organisation de plus en plus efficiente de ce  peuple, à la technique ciselée et décadente des purs nombrils  poétiques ont répondu —(à partir non pas du drame  espagnol mais de l'espoir qu'il fait lever)— la clairvoyance et la conscience  professionnelle de plus en plus grandes des poètes démocrates.

Aussi, c'est pour cela que nous nous sentons forts, avec fierté mais  sans forfanterie, avec camaraderie et amour pour nos semblables.  C'est  pour cela qu'avec nos semblables nous avons proclamé et proclamerons encore  (gendarmes ou pas gendarmes) jusqu'à complète satisfaction : «Rupture  Diplomatique avec Franco l'assassin» !  C'est pour cela que nous sommes  calmement décidés de passer aux actes et d'abord d'aider à la  diffusion de la culture de nos camarades espagnols.  Car nous savons que  l'Espagne nous servira encore d'exemple et qu'elle nous aidera, de par son passé de  constance à la Démocratie, à trouver avec nos semblables  une poésie digne de nos semblables.

ANDRÉ Lucien,

© LE PORTULAN, Germinal An 155 (soit mars 1946)

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