POÉSIE ET RÉSISTANCE
Pendant quatre longues années, ceux qui pensaient en Belgique n’avaient plus la possibilité de confronter directement leurs expériences avec les intelligences de France (ou de Hollande pour les Flandres).
Nous n’avions plus, et heureusement, que les slogans de radio Londres.
Dans nos malheurs, je crois que ce fut un bien, car cet état de fait nous a obligés à penser "wallon et flamand", à aller vers une réalité souvent tragique, mais profondément de chez nous.
Cet état de fait nous a interdit ces transplantations trop hâtives parfois de mot d’ordre ou de mode venant de France (bien qu’au-delà des frontières fermées, nous nous sentions toujours aux côtés de ce pays).
Loin de moi l’idée que l’apport français n’est rien, bien au contraire, mais avant-guerre cette manie des Wallons d’accepter a priori comme bon tout ce qui venait de France nous a souvent fait oublier nos artistes.
Ne parlons pas des réactions provoquées par cette habitude dans les milieux français.
Constatons simplement chez nous cette espèce de complexe d’infériorité.
Une telle attitude était : desservir la Wallonie auprès de la France.
Mais revenons-en à cette occupation.
Il n’y avait donc pas moyen d’être autre chose que "wallon et flamand" (en ceci réside un bienfaisant effet de la Résistance).
Wallonne et flamande, la Résistance belge le fut farouchement.
Pour tous ceux du maquis, la Résistance ne fut pas seulement une école de courage, de discipline, d’endurance, d’amitié, d’organisation, mais aussi une école de lyrisme national.
Partant parfois de considérations tout à fait personnelles et intéressées (la peur d’être bombardé en Allemagne) il doit s’être trouvé des jeunes gens qui ont compris dans le maquis, non seulement consciemment, mais aussi par toute l’inconscience physique de l’être, ce que peut signifier "l’amour du sol natal".
Et quel amour ?
Pas celui des "officielles" brabançonnes et des discours "naphtalinés", mais celui que seul peut donner l’odeur des bruyères et des sapins, la vue du soleil ou de la neige sur nos Ardennes ou nos Campines, l’injure des bottes nazies sur le pavé de nos villes, la question de vie ou de mort pour d’autres hommes libres si tel convoi ne volait pas sur le ballast.
Enfin, nos jeunes soldats sans uniformes allaient subir, devaient subir une période de désintoxication des "Tino Rossinades" et des très psychologiques romans des trop psychologiques romanciers français.
Et ainsi, cet amour du sol natal était d’une qualité bien plus vivante que celui qui peut naître et est né avant-guerre d’une conception fausse et rétrograde du folklore (Melle Beulemans pour Bruxelles, ces petites revues patoisantes pour instituteurs dilettantes et provinciaux).
Et s’il en fut ainsi, c’est parce que cette vision de la petite patrie dans la grande était marquée par le social des usines trop complaisamment "réquisitionnées".
La tradition populaire parlait, non seulement par les patois du passé, les paysages éternels, mais aussi par les grèves actuelles des ouvriers résistants à l’ennemi hitlérien.
Étant donné cette brusque et obligatoire retrouvaille avec ce qui est de chez nous et le développement lyrique de la Résistance, on était en droit d’attendre, non pas une, mais des créations artistiques d’égale valeur.
Jusqu’à présent, nos espoirs ont été déçus.
Il ne s’est pas levé un poète, un écrivain, un musicien pour clamer l’épopée de la Résistance.
Nous avons bien eu le livre « Mourir debout » de Mr Demany, qui en son genre pouvait faire comprendre à celui qui n’en était pas, ce qu’était la Résistance.
Mais cette œuvre pour si sympathique qu’elle soit, n’a aucune prétention à une certaine poésie.
Nous avons eu aussi « Le sang des autres » d’un André Dans dont le style dépouillé et serré nous touche toujours.
Mais qui parle de ce livre ?
Or un livre ne vaut réellement que lorsqu’il circule.
Pourquoi donc cette pénurie de trouvères et ce silence dans un pays qui a toujours proclamé comme gloire nationale le nombre et la qualité de ses artistes ?
N’avions-nous pas en suffisance des cénacles en Belgique ?
Nos revues d’expression française ne fleurissaient-elles pas ?
Des poètes connus (à côté des cas plus que scabreux passés au Trou Blanc et d’un petit salopard de Dotromont louangeant un Joris Van Severen) ont fait leur devoir.
Saluons le médecin-poète de Verviers, Maurice Quoilin, militant actif du Front de l’Indépendance et Armand Bernier, ami du premier et qui n’a pas dédaigné d'écrire des articles de haine, lui qui a le secret des vers simples et merveilleusement humains.
Il s’en est peut-être trouvé d’autres.
Étant donné, en ces temps, plus souvent par monts et vaux que dans les réceptions, je forme le vœu de les rencontrer bientôt.
Car si nous voulons sauver et la Poésie et la Résistance, il est temps que semblable rencontre se fasse.
Il fut un temps où mon intransigeance m’aurait empêché de comprendre pourquoi un Bernier n’a point chanté en ses vers la colère de notre Peuple.
Maintenant j’ai compris qu’il fallait que dans le grand concert des voix humaines, un dise aussi l’inquiétude avant le massacre.
C’est celle-là qu’Armand Bernier tient, à son grand honneur d’ailleurs.
Et à ce titre, poétiquement, il est aussi de la Résistance.
Mais les autres ?
N’ont-ils pu faire que se taire ou trahir ?
Cela ne nous étonne en rien.
Et si cela est, disons "tant mieux", et apprêtons-nous à transposer sur le plan poétique, ce qui vient de se passer sur le plan politique.
Faisons confiance au Peuple de la Résistance, à ses poètes.
Car il doit y en avoir dans la terre de Wallonie qui n’osent proclamer leurs écrits.
Que voulez-vous ?
La qualité de Résistant est encore chose si peu recommandable.
Mais qu’importe, ceux qui déjà ont sauvé leur Pays, les armes à la main, se lèveront une seconde fois, car les "autres» qui ont voulu nous bâillonner n’ont pas encore désarmé.
Et cette fois, ainsi que leurs aînés de France, nos jeunes poètes wallons se serviront de mots qui claqueront comme des balles.
André Lucien (Claude)
P.S. Pour moi, le fait de n’avoir pas connaissance d’un
seul texte marqué de cette Résistance est presque un drame.
Je suis cependant certain qu’il ne peut pas ne pas en exister.
Que ceux-là, qui entre deux coups de feu, ont jeté sur le papier
leur haine et leur espoir me fassent parvenir leurs écrits.
C’est une marque de camaraderie et d’estime qui doit se faire
entre "ceux du Maquis".
